L’intelligence relationnelle repose sur un processus d'une rapidité incroyable. En moins de vingt millièmes de seconde, votre cerveau peut capter, simultanément : que la personne en face de vous fait telle ou telle figure, plus ou moins sympathique, plus ou moins franche, qu’elle sent telle ou telle odeur, qu’elle est physiquement plus forte ou plus faible que nous, qu’elle est pacifique ou menaçante, que nous pouvons lui parler ou pas, qu’elle nous plaît ou pas, etc. On imagine les scénarios préhistoriques où ce processus s’est mis en place! En situation de survie, c’est en fonction de la réponse fulgurante de votre organisme, que vous alliez éventuellement sourire à votre tour à l’autre personne... ou bien lui envoyer un grand coup de poing dans la figure, pour vous défendre... ou encore vous sauver en quatrième vitesse. Les cellules nerveuses qui permettent une telle rapidité de réaction, sur un aussi grand nombre de plans simultanément, sont très grosses et s’appellent les « neurones en fuseaux ». Aussi importants que les neurones-miroirs, on n’a découvert leur rôle crucial qu’il y a quelques années. Ils mettent en branle des processus archaïques, qui se déroulent hors de toute conscience, à la vitesse éclair d’un réflexe. Mais attention, cet « archaïsme » est récent ! La plupart des animaux ne possèdent pas de « neurones en fuseaux ». En dehors des humains, on n’en trouve que chez les chimpanzés, les gorilles, les orangs-outangs, les bonobos... et les baleines - ces dernières en ont d’ailleurs plus que nous, ce qui est intriguant, car l’autre nom que les neurologues donnent à ces « neurones en fuseaux » est « neurones de l’amour ».
Aimer quelqu’un, c’est s’avérer capable de détecter chez lui d’infimes nuances dans l’expression de ses ressentis, puis, éventuellement, d’y répondre. Exemple : le fameux psychologue Paul Eckman, spécialiste des expressions faciales, a répertorié dix-huit façons de sourire - depuis le petit rictus figé de politesse, jusqu’au ravissement extatique, en passant par l’envoûtant sorridere de Mona Lisa. Si le rire est le processus de contagion neuronale le plus rapide (nous l’avons tous vérifié un jour, en nous tenant les côtes), le sourire est l’expression que le cerveau humain décrypte avec le plus de nuances et le plus vite : nos neurones préfèrent les visages heureux. Sans être spécialement physionomiste, nous pouvons tous reconnaître, en moins de vingt millièmes de seconde, lequel des dix-huit sourires type nous adresse notre interlocuteur, et ainsi décrypter son ressenti et nous y adapter. Prenez cet exemple, généralisez-le à toutes nos formes d’expression et de sensorialité, verbales et non-verbales, et vous aboutissez à ce qu’on appelle l’empathie. Si nous n’avions pas cette rapidité et cette subtilité de décodage de l’autre, l’empathie serait impossible. Sans nos « neurones en fuseaux », nous ne serions pas humains.
Cette communication ultra rapide et multi-niveaux constitue ce que les neurologues appellent la « voie basse » de l’intelligence relationnelle. Cette voie est à la fois très fine et holistique. Exprimée autrement,c’est tout simplement l’intuition - ou peut-être aussi la télépathie, dont on sait qu’elle se nourrit de détails infimes entre personnes en relation affective forte. Par contre, la « voie basse » ne fait pas de compromis, ni de diplomatie. Laissée libre à elle-même, elle peut s’avérer grossière et sauvage - en quelque sorte inhumaine - réagissant face à l’autre en « J’aime/J’aime pas » péremptoires. D’où l’importance de l’autre pilier cortical de notre intelligence relationnelle, que les neurologues appellent la « voie haute ». Si la « voie basse » réagit sans réfléchir, la « voie haute » commence au contraire par la réflexion consciente. C’est notre cerveau civilisé. Mettant en action les structures neuronales du néocortex, la « voie haute » est beaucoup plus lente, mais aussi beaucoup plus riche, nuancée, sophistiquée que la « voie basse », faisant intervenir la mémoire, les valeurs, les croyances, bref, la culture de la personne. Elle fonctionne à coups d’hésitations, mais s’avère génialement flexible et multifonctionnelle, capable de nous guider dans le monde ultra sophistiqué et dangereux que nous avons nous-mêmes créé.
Une personne équilibrée fait coopérer la lente intelligence réfléchie de sa « voie haute » et les fulgurantes intuitions de sa « voie basse ». Nous vivons cette coopération en permanence... non sans courts-circuits, généralement inconscients, ce qui est le propre des mécanismes du refoulement. Exemple : les neurologues constatent qu’au cinéma, notre « voie basse » réagit comme si le film était vrai - avec bonheur ou terreur selon le scénario - et notre « voie haute » doit exercer un contrôle tyrannique pour que nous restions sagement assis dans notre fauteuil au lieu de participer à la scène ou de nous sauver. Conseil : ménagez votre « voie basse », n’allez pas voir exclusivement des films d’horreur, c’est mauvais pour le système immunitaire - votre « voie haute », elle, n’a besoin de personne pour défendre ses goûts !
Cela dit, toutes ces études convergent sur un point : qu’il s’exprime par ses voies basse ou haute: notre cerveau a vitalement besoin d’altruisme. Et c’est à la fois évident et sidérant!